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Prédication du 28 novembre 2010 par F. Rognon

F. Rognon
30/11/2010
Esaïe 40, 1-11
Luc 3, 2b-20

« Une voix clame… dans le désert… préparez le chemin du Seigneur ». « Une voix clame… dans le désert… préparez le chemin du Seigneur ». Je ne sais pas, chers amis, comment vous comprenez cet oracle du prophète Esaïe, repris par Jean-Baptiste. Il y a au moins deux façons de le comprendre. Vous pouvez le comprendre ainsi : « Une voix clame dans le désert : “Préparez le chemin du Seigneur” » ; ou bien vous pouvez le comprendre ainsi : « Une voix clame : “Dans le désert préparez le chemin du Seigneur” ». Selon la ponctuation que vous insufflez dans l’oracle, votre réception de l’oracle variera entre les deux versions. Car le texte d’origine, en hébreu, n’avait pas de ponctuation : c’est donc à chacun de s’approprier cet oracle à sa manière, et d’assumer sa propre lecture. Même si nous sommes bien évidemment influencés par les choix des traducteurs de la Bible en français, mais justement ces traducteurs ont généralement choisi la deuxième version pour traduire l’oracle d’Esaïe, et la première pour traduire sa reprise, sa citation par Jean-Baptiste dans l’évangile selon Luc.

Il y a donc au moins deux façons de comprendre cet oracle, et chacune de ces deux façons révèle un trait de votre propre personnalité : un peu comme ces tests psychologiques qui consistent à vous montrer deux images imbriquées l’une dans l’autre, et à vous demander laquelle des deux vous voyez spontanément : la jeune fille, ou la vieille dame. Dans le premier cas (« Une voix clame dans le désert : “Préparez le chemin du Seigneur” »), le désert est le lieu de la voix qui crie, le lieu de la proclamation. Nous prêchons dans le désert, nous témoignons de notre foi dans un monde indifférent. Dans le second cas (« Une voix clame : “Dans le désert préparez le chemin du Seigneur” »), le désert est le lieu du chemin à préparer. Nous vivons dans le désert, notre vie est un désert, un chemin escarpé et rocailleux, un chemin de solitude, et c’est là que nous agissons, que nous préparons la venue du Royaume.

Bien entendu, nous pouvons concilier les deux versions : le désert peut être à la fois le lieu de notre vie, et le lieu du témoignage de notre foi. Le lieu de l’action et le lieu de la proclamation. Nous pouvons avoir l’impression tout en même temps de vivre dans le désert, et de prêcher dans le désert. Mais qu’est-ce, au fond, que le désert ? Oui, qu’est-ce que le désert ?

Le désert peut être une parabole de la vie et de la foi du chrétien. Le désert, c’est le pays de la solitude. Le désert, c’est le pays de la sécheresse. Le désert, c’est le pays de la soif. Et le désert, c’est le pays de la marche en avant, de la marche mue par la soif, de la marche nécessaire pour ne pas mourir de soif, pour atteindre le lieu où étancher sa soif. Nous avons soif, soif de comprendre, soif de trouver du sens, soif de justice, soif d’amour, soif de tendresse. Nous pouvons nous représenter la vie du chrétien comme un désert, comme une marche, avec ses différentes étapes. La vie du chrétien est une marche dans le désert, une marche mue par la soif de Dieu.

Mais nous le savons aussi : tout désert comprend des oasis. Une oasis est un lieu extraordinaire, un lieu où jaillit de l’eau vive au milieu du désert. Et la vie du chrétien est comme une marche dans un désert parsemé d’oasis. Notre vie à chacune et chacun est une marche dans le désert, une marche ponctuée d’oasis. Et à chacune de ses oasis, nous pouvons étancher notre soif. Nous pouvons nous désaltérer, à la source d’eau vive, avant de reprendre notre route. Le culte, la vie fraternelle dans l’Église ou en-dehors de l’Église, la main tendue, le regard de tendresse, le mot d’amour, telles sont quelques-unes des oasis, quelques-unes des occasions de rencontrer Celui qui est la source d’eau vive, Celui qui étanche notre soif au milieu du désert de notre vie.

Mais la parabole du désert pour notre vie ne concerne pas seulement notre vie extérieure, notre vie sociale, notre vie professionnelle, notre vie relationnelle. Elle concerne aussi notre vie intérieure. Notre vie intérieure est menacée par la sécheresse, par la solitude intérieure, notre vie intérieure est touchée par la soif. La fatigue, la lassitude, la résignation, les épreuves de l’existence font de notre vie intérieure un chemin caillouteux et raboteux. Alors nous nous tournons vers Celui qui étanche notre soif, qui nous désaltère. La prière, le silence intérieur, la lecture et la méditation de la Bible, sont quelques-unes des occasions de nous abreuver, de retourner à la source d’eau vive, de nous ressourcer, au cœur même de notre désert intérieur.

Tels sont donc les lieux désertiques où l’oracle du prophète Esaïe retentit encore aujourd’hui. Tels sont les lieux désertiques où la voix de Jean-Baptiste annonce aujourd’hui encore la venue du Messie. Tels sont les lieux désertiques où nous sommes invités à relayer et actualiser le témoignage de la foi d’Esaïe et de Jean-Baptiste. Et tels sont les lieux désertiques au cœur desquels nous sommes invités à préparer le chemin du Seigneur. Mais que signifie donc : « préparer le chemin du Seigneur » ? Pour mieux le comprendre, faisons plus ample connaissance avec Esaïe, et surtout avec Jean-Baptiste.

L’oracle du prophète Esaïe retentit au beau milieu de l’exil à Babylone. L’exil, comme l’exode avant lui, est l’expérience même du désert extérieur et intérieur. Et c’est au sein même de cette épreuve considérable, qu’Esaïe annonce la libération à venir. Mais il l’annonce de manière indirecte, en parlant d’une voix qui annonce, d’une voix qui crie et clame. Lui-même n’est pas cette voix. Il ne fait que relayer la voix.

La reprise de l’oracle par Jean-Baptiste, six siècles plus tard, se produit aussi au désert, dans la région du Jourdain. Et se produit aussi à une époque de grand désert intérieur : de grand désarroi, de grandes souffrances, de grand silence (puisque les prophètes s’étaient tu, que le ciel ne parlait plus !) Et une époque de quête de sens, une époque de soif, soif de libération, soif de vie spirituelle. Mais quel curieux personnage, que ce Jean-Baptiste ! Sacré personnage, même ! Quel étrange prédicateur, tout d’abord… Je ne sais pas si une paroisse comme celle de Saint Paul supporterait longtemps un prédicateur qui traiterait les paroissiens, du haut de la chaire, de : « Bandes de serpents ! » ou de : « Races de vipères ! » Et puis, son accoutrement et son mode de vie étaient pour le moins originaux… Je ne sais pas ce qu’une paroisse comme celle de Saint Paul dirait d’un pasteur portant des vêtements en poils de chameau et une ceinture de cuir, et se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage ! Mais surtout, c’est son refus d’officier au Temple de Jérusalem, pour préférer aller le faire au Jourdain, en plein désert, qui posait problème… Je ne sais pas ce qu’une paroisse comme celle de Saint Paul penserait d’un pasteur qui ne franchirait plus les portes de l’église, mais ne baptiserait que dans l’Ill, ou dans le Rhin ! Jean-Baptiste, voilà un personnage bien peu orthodoxe, un rien provocateur… Eh bien, laissons-nous provoquer un instant. Car Jean-Baptiste nous provoque, mais il nous provoque à la conversion, il nous provoque à la vie avec Dieu.

Jean-Baptiste est celui qui nous appelle à changer, à changer notre compréhension des choses, à changer notre regard sur le monde et sur notre prochain, à changer notre comportement. Comment cela ? Jean-Baptiste est fils du prêtre Zacharie, il est donc sans doute lui-même prêtre, puisque la prêtrise est transmise de père en fils. Et pourtant, alors que tout le système religieux était centré sur le culte sacrificiel au Temple de Jérusalem, voilà qu’il rompt avec le Temple, voilà qu’il s’en va vivre au désert, et voilà qu’il remplace le sacrifice sanglant par le baptême d’eau : un baptême qui offre le pardon des péchés, et dont le seul préalable, la seule condition, est la conversion. Le Salut n’est donc plus réservé à un groupe, ni même à un peuple, encore moins à une élite de purs qui observeraient scrupuleusement les rites. Non, le Salut est offert à tous, à tous ceux qui croient, et qui mettent leur vie en conformité avec leur foi. C’est pourquoi, dans le texte de Luc, Jean-Baptiste s’adresse à la foule de gens qui viennent à lui, et il leur déclare en citant Esaïe (52, 10) que « tout le monde verra (“verra”, c’est-à-dire : “prendra part”), tout le monde verra le Salut accordé par Dieu ». Et lorsqu’il annonce que les « pierres » deviendront des « descendants » pour Abraham, il nous montre que le Temple, qui est le lieu de célébration du culte, le Temple ne doit pas être un Temple de « pierres », mais un Temple d’hommes, une Communauté vivante. Et pour cela, nos cœurs endurcis comme la pierre doivent devenir des cœurs de chair, des cœurs vivants. Alors nous serons, chacun de nous et en tant que Communauté, nous serons nous-mêmes le Temple de Dieu. Contestation du Temple de Jérusalem, universalité du Salut, appel à la conversion : décidément, Jean-Baptiste avait de quoi effrayer les bien-pensants. Il bouleversait les conceptions religieuses de son temps, il sapait les fondements de la religion établie. Aujourd’hui encore, Jean-Baptiste nous bouscule. Chaque fois que nous sommes tentés de nous raccrocher à une Église-institution, à des dogmes, à une religion figée, Jean-Baptiste est là avec son message décapant. Il est là, pour nous rappeler la primauté de la conversion et de l’amour, la primauté de la vie, sur les structures officielles. Et pourtant, l’essentiel n’est pas encore là.

Jean-Baptiste n’est pas le Messie. Jean-Baptiste n’est que celui qui prépare le chemin du Seigneur. Jean-Baptiste n’est qu’un précurseur, qu’un éclaireur. C’est pourquoi il s’efface devant Jésus : « Je ne suis même pas digne de délier ses souliers », dit-il, car « moi je vous baptise d’eau, mais lui, il vous baptisera du Saint Esprit ». Et il ajoutera : « Il faut qu’il croisse, et que je diminue » (Jean 3, 30). Le baptême comme la prédication de Jean-Baptiste ne sont qu’une préparation à recevoir celui qui vient après lui. Jean-Baptiste n’est pas le Messie, pas plus qu’Esaïe ne l’était. Mais lorsqu’Esaïe ne faisait que parler de la voix qui crie dans le désert, Jean-Baptiste, dans l’évangile de Jean en tout cas, se fait plus précis, il s’identifie à cette voix : « Moi, je suis la voix de celui qui crie… dans le désert… préparez le chemin du Seigneur ! » (Jean 1, 23). Il est donc la voix, mais il n’est que la voix, il n’est pas la Parole. Il prépare le chemin de la Parole, il prépare le chemin du Verbe fait chair. Malgré le caractère subversif de son message, Jean-Baptiste ne fait qu’annoncer Jésus-Christ. En ce premier dimanche de l’Avent, nous nous souvenons de Jean-Baptiste comme d’une figure éminente de la marche vers Noël, comme d’un précurseur qui nous invite à préparer la venue de Jésus à Noël, à préparer nos cœurs et à préparer tout notre être pour ce cadeau, ce vrai cadeau de Noël.

De même que Jean-Baptiste s’est réapproprié l’oracle d’Esaïe, de même, aujourd’hui, nous sommes appelés à nous l’approprier, à incarner cet oracle sous sa double version : dans le désert de notre vie, et dans le désert de notre témoignage de foi. Dans le désert de la solitude, mais aussi dans le désert habité des villes et des foules anonymes, dans le désert de l’indifférence. C’est là que Dieu en Jésus-Christ vient nous rejoindre. C’est là que nous devons l’annoncer. Dans le désert intérieur, dans la souffrance, dans le deuil, le mal de vivre, la détresse, l’angoisse. Dans le désert des chambres d’hôpitaux, dans le désert des familles éclatées, dans le désert des incertitudes face à notre avenir et à celui de nos enfants. C’est là que Dieu en Jésus-Christ vient nous rejoindre. C’est là que nous devons l’annoncer. C’est là que doit se préparer la rencontre avec lui. Le désert, le pays de la soif : il peut être celui de la soif de Dieu. C’est cette soif que Jean-Baptiste veut provoquer en nous. C’est ce qui fait de lui une figure à la fois rude et attachante, mais combien actuelle ! Sa voix s’adresse à nous, elle nous concerne. Dans nos déserts, sur nos chemins tortueux, caillouteux et raboteux, préparons la venue du Seigneur. Et tout le monde verra le Salut proposé et accordé par Dieu.

Amen.

Frédéric Rognon